DICTÉE GRAND PUBLIC D’HAZEBROUCK
Le samedi 26 septembre dernier, Jean-Louis Dessaint, président par intérim de l’AMOPA 59 a animé une dictée dans les locaux de l’institution Saint-Jacques à Hazebrouck. Cela mérite explication : cet ensemble (qui comprend collège et lycée) a servi d’hôpital militaire durant la Première Guerre mondiale. Une plaque commémorative en l’honneur de la Croix Rouge a été posée peu de temps après l’armistice, puis démontée. Elle était entreposée dans une dépendance ; elle a été retrouvée par le directeur actuel, qui a contacté l’association d’histoire locale, qui a saisi notre comité d’associations constitué de différents ordres nationaux et ministériels. La décision fut prise de l’apposer à nouveau sur les murs extérieurs du collège, là où elle était avant. Pour rappel, ce projet a été initié par le comité d’entente réunissant les ordres nationaux et ministériels ainsi que des associations du patrimoine, culturelles et patriotiques avec l’aide bien sûr de la municipalité et de l’institution St-Jacques et les écoles publiques et privées. Le projet prévoyait des conférences, une exposition, un concert et des dictées intergénérationnelles et grand public. C’est dans ce cadre que les dictées ont eu lieu dans le but de mieux faire connaître cet épisode de la guerre.
Une bonne vingtaine de candidats a participé, dans une ambiance chaleureuse. La dictée portait sur cet événement. Elle était rédigée sous la forme d’une prosopopée : une infirmière relatait l’arrivée des soldats venant des fronts de l’Yser et d’Ypres. Le texte est à votre disposition en cliquant sur le lien. Quant à la dictée intergénérationnelle de l’EHPAD Clairefontaine, elle a remporté un franc succès. Le dialogue entre aînés et élèves de l’école Jean Macé fut très intense.
TEXTE DE LA DICTÉE :
Une voix dans l’hôpital n° 6 d’Hazebrouck « Je suis sœur Angèle, infirmière-chef à l’hôpital n° 6 d'Hazebrouck, aujourd’hui devenu l’institution Saint-Jacques. Mon existence fut entièrement consacrée aux malades qui m’étaient confiés. Cependant je ne puis oublier la terrifiante expérience que j’ai vécue durant la Première Guerre mondiale. (Fin de la dictée pour les scolaires) Dès 1915, quelque 20 consœurs et moi accueillions chaque jour, des soldats revenus du front. Certains arrivaient d'Ypres, d’autres de l’Yser ou des Flandres françaises. Plus d’un blessé était couvert de boue et paraissait épuisé. Les capotes kaki s’entassaient dans la salle de tri. Ce n’est pas qu’il y eût quelque espoir de survie, mais chacune d’entre nous s’acharnait à secourir ces pauvres hommes. Je soignais leurs blessures, mais j’écoutais aussi leurs confidences. Beaucoup parlaient du vacarme des canons – un vrai déluge de feu et de fer – des longues nuits passées dans les tranchées et au coup de sifflet de leurs officiers, des assauts menés sous la pluie, Rosalie au canon, sous la mitraille d’ennemis les décimant sans nulle merci. Quelques-uns pleuraient en évoquant leurs camarades disparus, démembrés, défigurés, ensevelis sous la boue, et surtout de la crainte de ne jamais revenir auprès de leur famille. (Fin de la dictée pour les juniors) Parmi les blessés était hospitalisé un jeune cuirassier nommé Louis-Ferdinand Destouches, sous-officier s’étant porté volontaire pour porter un message à une autre unité. Le soir, lorsque les salles s’assoupissaient enfin, les soldats se mettaient à raconter ce qu’ils avaient vu à Passchendaele, à Ypres ou dans les plaines détrempées des Flandres. Je me souviens d’un jeune Normand, venu d’un coin d’Ouche, où son père faisait un excellent cidre dont il vantait la qualité ; il me racontait qu’afin de protéger ses pommiers, il construisait des pièges à freux afin de préserver les pommes de coups de bec qui les endommageaient et les rendaient impropres à la consommation. Nombre de soldats venaient de Flandres, et d’autres encore de Grande Bretagne, et de pays du Commonwealth, Canadiens et Néo-Zélandais. Ils évoquaient les tranchées noyées, les feuillées pestilentielles, retournées maintes et maintes fois, les chevaux éventrés et les interminables bombardements qu’ils appelaient « marmitage ». Certains geignaient encore dans leur sommeil ; d’autres demeuraient silencieux, comme si les obus continuaient d’éclater dans leur mémoire. Une infirmière soigne les corps, certes, mais elle recueille aussi les peurs, les regrets et les cauchemars de ceux qui reviennent de l’enfer Les visages parfois défigurés par les pluies de shrapnels (ou shrapnells). Louis-Ferdinand Destouches, touché gravement au bras droit, malgré la douleur, observait tout avec une attention presque inquiétante. Je revois ces hommes hâves, transis, méconnaissables sous la glaise flamande, parvenir jusqu’à nous après des journées d’épouvante. À demi conscients, ils décrivaient les cadavres ensevelis trop hâtivement, les relents méphitiques montant des boyaux effondrés, les rats pullulant parmi les détritus et les nappes de gaz jaunâtres rampant au ras du sol « Mettez vos masques à gaz, alerte aux gaz, l’ypérite va envahir les tranchées » entendaient-ils crier. (Fin de la dictée pour les amateurs) Nombreux étaient ceux qui, durant la nuit, sursautaient au moindre fracas, croyant subir derechef le pilonnage incessant de l’artillerie ennemie. D’autres, hagards, demeuraient murés dans un silence plus terrifiant encore que leurs plaintes. Tout cela déclenchait la larme, tant nous étions profondément affectées par le vécu de ces soldats. Alors, tandis que je pansais leurs chairs suppurantes, je comprenais que nul remède n’effacerait complètement les visions effroyables que la guerre des tranchées avait gravées dans leurs mémoires. Victimes de l’absurdité de la guerre, certains étaient atteints de l’obusite (aujourd’hui appelée trouble de stress post-traumatique). Je ne savais pas alors que Louis-Ferdinand Destouches allait devenir Céline, l’écrivain reconnu plus tard, lauréat du prix Renaudot. Sa blessure constitue l'événement fondateur de toute son œuvre. Les visions de blessés, le vacarme des bombardements, la peur, l'absurdité de la guerre et les longues hospitalisations (notamment à Hazebrouck et au Val-de-Grâce) nourriront directement Voyage au bout de la nuit (1 932) ainsi que le manuscrit Guerre, retrouvé et publié en 2022. » Jean-Louis Dessaint Vice-Président de la section Nord De l’AMOPA Texte relu par Christian Lelièvre Double champion de France d’orthographe Champion de la Dictée des Amériques (Québec)




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